Fille de bipolaire, de survivre à vivre.

Longtemps, j’ai survécu, avant que dès que possible, j’apprenne à vivre. Aujourd’hui, à 40 ans, j’ai l’impression de fermer une séquence dont le fil rouge était de passer de survivre à vivre. Désormais, s’ouvre devant moi un champ d’expansion, d’exploration, d’abondance.

Ce texte est ma façon d’acter la fin d’une partie de ma vie, tel que je le ressens, et de rendre à chacun ce qui lui appartient.

Ce texte a été une hésitation, longtemps. D’abord j’ai pensé raconter mon histoire, être plus dans la biographie. Ce choix était ralenti par le fait que les membres de ma famille sont vivants et pourraient réagir : comment écrire ma vérité sans blesser inutilement ? Attendre la mort de ma mère ou de qui que ce soit n’a aucun sens. La mort potentielle de ma mère est déjà tellement un sujet.

Le chemin du développement personnel m’a aidé à voir une autre façon de procéder. L’idée qu’au moins une personne, perdue comme j’ai pu l’etre, ou pas, bénéficie de la lecture de ce texte m’a donné envie de l’écrire.

L’autre hésitation plus fondamentale était de me sentir suffisamment distincte de cette histoire pour pouvoir l’écrire. Avant, j’avais peur qu’on me confonde avec cette histoire. J’ai été aussi la fille de mon père, je ne voulais pas en plus être la fille de ma mère, la fille de la bipolaire. Parce que je doutais encore de mon identité, et du fait qu’elle ne se réduisait pas à cela. Parce que j’étais encore survivante. Je me définissais encore vis à vis de cela.

Je me demandai encore ce que je deviendrai si ma mère se suicidait. Je liai mon histoire personnelle à son choix de vivre ou pas.

Vivre, avec la bipolarité de l’autre, est un chemin. Vivre est un chemin. C’est un chemin dense et plein de ronces ; c’est un très beau chemin.

Si vous êtes dans cette situation, peut-être coincé dans une relation peu satisfaisante avec un proche bipolaire, un proche malade, j’ai écrit ce texte pour vous. Pour vous dire que c’est possible. Rude et possible.

Je ne vous dis pas de faire comme moi. Je vous invite à trouver ce qui marche pour vous ; et vivre pleinement.

Chapitre 1 : vivre avec bipolaire

Il faut du temps et de la patience pour vivre avec la bipolarité. C’est délicat mais possible. Cela oblige à faire des choix, à éprouver son caractère. La nature de la maladie pousse dans ses retranchements, vient questionner notre solidité.

Je dois certainement ma force à la bipolarité de ma maman et de sa famille. Ma famille.

La bipolarité c’est alterner sans répit ni relâche des phases hautes et basses, hystériques puis dépressives puis hystériques, etc, à un rythme propre à chacun. Pour ma maman, ce sont des phases profondément dépressives de plusieurs semaines entrecoupées de phases hystériques plus brèves, 2 ou trois fois par an. C’est être à la merci de ses émotions et avoir du mal à vivre avec les autres, à vivre simplement ( a s’habiller, à choisir, à exercer une activité). C’est une maladie insupportable pour la personne, et ceux qui l’entourent. Elle déstabilise.

En ce qui me concerne, la bipolarité (ou maniaco-dépression comme on l’appelait quand j’ai commencé à creuser le sujet) touche plusieurs membres de la famille maternelle, dont ma mère.

1. La première chose que j’ai compris – grâce à la psychothérapie, c’est que ce n’était pas un problème de ma maman, mais un système familial, tant la maladie que ce qui en découle.

Quand j’ai atterri chez cette psy, Françoise, je me sentais très coincée dans la relation avec ma mère. J’avais 27 ans et je sentais que ça ne fonctionnait pas pour moi. Que je faisais semblant, que je retenais tout. Que derrière une fragile façade, c’était confus. Et pas présentable à un homme sain, et ce point me rendait très triste. Être en couple est ce que je préfère, mes amours plutôt ratées me faisaient souffrir. Ma réussite professionnelle apparente, bien que très en demi teinte pour moi, faisait diversion et ça me suffisait à ce stade.mes relations amicales ne me préoccupaient pas. Mais sentir le regard sur celle qui se demerde si mal en amour me rendait dingue.
Et j’étais à cette époque peu douée pour partager ce que je ressentais, et encore moins demander de l’aide à des proches. Aller voir un psy discrètement ok, mais dire à une collègue bienveillante, une amie, mon frère que ça le faisait moyen, non.

Nous avons travaillé plusieurs mois durant quasiment que sur mon lien avec ma mère. Je me souviens avoir progressivement démêlé les fils, vécu à travers les appels téléphoniques avec ma mère ( mon baromètre et l’essentiel de mon lien avec elle depuis 20 ans) de nombreuses avancées et retours en arrière. J’ai petit à petit trouvé une autre façon d’être avec elle. Et j’ai peaufiné cette attitude des années durant. En me faisant encore piéger dans une relation destructrice souvent.

J’ai commencé cette thérapie 1 ou 2 mois avant que ma tante C ne décide de se suicider. J’étais en crise et j’ai vécu cette mort comme une répétition générale de ce qui m’attendait avec ma mère. J’y ai pleinement rencontré mon cousin Christophe avec qui nous avons cheminé les mois suivants pour démêler l’histoire familiale, et la dégager de notre propre chemin, et celui de notre future descendance.

Une des choses que j’ai compris avec cette thérapeute est que je me trouvai au sein d’un système familial. D’une part, cette maladie pourrait être en partie génétique. D’autre part et surtout, son existence, son déni éventuel ont un impact sur l’ensemble des membres de la famille. Ceci est vrai pour toute famille, en dehors de la bipolarité.

Il ne s’agissait pas de moi vers ma mère et la mère vers moi. Mais moi qui me débat dans un groupe dont je ne connais rien, qui dit peu, qui souffre en silence, qui cherche à ignorer plutôt que faire face dans bien des cas. Pour survivre.

J’ai ainsi appris à connaître ma famille, dans leur réaction à cette maladie. Quand Cécile s’est suicidée, j’ai appelé ma mère et plusieurs de mes tantes ( j’en ai 7) pour leur dire mon soutien. Je connaissais à peine Cécile, mais je savais qu’elles avaient déjà perdu douloureusement un frère, Rémi, qui s’est suicidé également. L’une d’elles m’a dit : j’avais toujours dit qu’au troisième décès, je perdrais la tête. Décès voulait dire suicide. Et moi, comment ça, troisième ? J’ai ainsi appris le suicide de mon grand-père, mort travestie en accident de la route. Cela faisait 15 ans.

La mort de mon oncle a été le début, ou le déclenchement d’une souffrance familiale, qui existe pour chaque membre de la famille mais qui est peu partagée. La honte, pourtant illégitime ici, et le desarroi empêchent la lucidité.

La mort de ma tante 25ans plus tard a été mon déclencheur, le début du chemin vers plus de liberté.

L’histoire familiale est autant un poids qu’un cadeau pour savoir qui on veut être, qu’elle vie on veut mener. La vie familiale me pousse à affirmer mes choix. Je l’ai fait pour survivre d’abord. C’est une philosophie de vie désormais.

2. J’ai aussi appris à la rude que je ne peux aider quelqu’un qui ne veut pas être aidé.Je ne peux rendre heureuse quelqu’un à sa place.

Je ne peux non plus m’empêcher de vivre pour qu’elle vive. cela est inutile, et délétère. Le désir de vivre ne se troque pas ; il ne peut se donner. Et surtout, annuler le mien ne lui permet pas d’en avoir plus ; alors, à quoi bon ??

Au contraire, seulement maintenant je le comprends, mon instinct de vie peut éventuellement inspirer. Même si les demandes explicites et implicites étaient que je me terre, me cache, écrase.
Mais elle seule peut avoir envie de vivre, et choisit comment elle vit. Malade ou pas, c’est ainsi pour chacun d’entre nous.

3. J’ai aussi compris que je n’y pouvais rien, que j’étais impuissante et que c’était ok. Je peux vivre en étant totalement impuissante à donner à ma maman le goût de vivre. On ne vit pas pour ses enfants, ou son mari, ou son statut social. Ou sa mère. Le goût de la vie est en soi.Je peux vivre avec la mort, ou le goût de la mort autour de moi.

4. J’ai aussi pardonné mes parents. Pour n’avoir pas agi, pas dit, pas guéri. pour avoir fait les mauvais choix. pour avoir négligé d’expliquer, d’accompagner, de soutenir. Ma maman a été tour à tour soutenue et négligée, accompagnée ou délaissée. j’ai eu l’impression que j’étais toujours délaissée, de passer toujours après.
« Chut, Maman est pas bien ». « Maman est dans sa chambre » à une demande me concernant. Moi, je suis là, et j’ai envie de vivre, et moi je me suis habillée, et je suis allée à l’école, seule, et j’ai une question de la maitresse. « Maman dort ». et ma question ?

5. Vivre avec la bipolarité c’est grandir dans un monde confus et déstructuré. Celui qui est là pour t’aider à comprendre le monde et tes propres émotions est absorbé par des émotions sans filtre, extrêmes et envahissantes. Son monde l’envahit, et toi avec.

Un exemple : ma mère a raconté longtemps après un épisode où âgée de 3/4 ans, elle en vient à me gifler. Horrifiée par son geste (elle a été battue enfant), elle s’excuse auprès de moi. Quand elle me raconte la scène adulte, je m’en souviens ou plutôt un ressenti revient : je ne me souviens pas de la gifle mais je ressens à nouveau ma poitrine se serrer quand j’ai dû affronter le flot de pleurs, jérémiades, affolements, apitoiements sur elle-même qui ont suivi. Souvent, j’ai été la à la regarder se lamenter, à souffrir d’être à côté de la plaque.

Je me souviens avoir reproduit un schéma similaire avec mon premier bébé, de 3 mois. nous étions à la montagne en hiver. il a eu des rougeurs sur le visage, j’ai cru qu’il avait un coup de soleil, par ma faute (j’ai été brulée au visage suite à une négligence de mes parents). j’ai commencé à pleurer, à me trouver malheureuse. puis j’ai vu. j’ai vu le mécanisme. j’ai arrêté de pleurer. j’ai appelé à l’aide mon compagnon, qui était à skier avec mon frère et ma belle-soeur. ils ont cherché sur internet et on a compris que c’étaient les douleurs de dents. ils sont allés à la pharmacie et on a soulagé comme on a pu notre fils de ses douleurs dentaires. et j’étais heureuse d’avoir arrêté le flot d’émotions dont il n’avait pas besoin, qui ne le concernaient en rien.

La perception de mes premières années au contact de ma mère est ainsi : confuse, une tristesse sourde et oppressante, des éclats qui jaillissent d’on ne sait où. Ma tante parlait de « la pluie » qui tombe brutalement. c’est ce changement à la fois imperceptible à anticiper et brutal d’humeur. et les reproches, insultes qui te tombent dessus. puis l’absence ; on sait qu’elle est dans sa chambre, on sent bien qu’on n’a pas le droit d’y aller. qu’il ne faut rien demander. alors, je patiente, j’attends. je m’ennuie. je m’habitue à cela. à réfréner mon envie de vivre, à etre excessivement passive, à ronger mon frein.

J’ai subi ses retards, ses absences. Je suis allée seule à l’école, revenue seule, joue seule, seule.

6. La difficulté est aussi de grandir et se demander à quel point elle veut pas ou elle peut pas vivre sa vie

Combien de fois je me suis posé cette question : elle peut pas ou elle veut pas sortir de sa chambre et s’habiller pour déjeuner en famille ? Elle veut ou elle peut pas chercher mes résultats du bac ? elle peut pas ou elle veut pas m’emmener à l’école, en étant à l’heure ?

La question posée ainsi est sans issue.

Il faut prendre les données : elle ne se lève pas. Elle ne s’habille pas. Elle vit cette vie là, pas une autre qui me parait plus sympa.

Elle refuse le diagnostic de bipolarité. Elle ne se soigne pas, pas vraiment. Elle veut rester là, à cet endroit. C’est sa vie.Elle en fait sa vie.

Ma mère est cette mère là. Elle m’a mis au monde. Je l’ai choisie pour mère. J’ai grandi avec elle, et sa maladie. Je suis vivante, et forte. Je choisis précisément les termes de ma vie aussi grâce à elle.

Chapitre 2 : vivre

Emotions
La bipolarité m’a confronté de façon inadaptée aux émotions. J’ai eu tendance à les repousser, de par ma personnalité certainement, de ce contexte aussi. Reconnaitre et vivre avec ses émotions est un des apprentissages les plus fondamentaux qui soient. Chez moi, il a d’abord fallu survivre en repoussant mes émotions en même temps que celles de ma mère. Puis j’ai accepté de ne plus jeter tout en même temps, de trier ce qui m’appartient et d’en faire le meilleur

D’en faire la ressource merveilleuse que sont mes émotions, mes perceptions, ma vie.

Douce ou passionnée ?
Le deuxième challenge est l’équilibre entre mesure et passion. J’ai une peur bleue de la passion qui t’emporte et te dévore, de ne plus gérer mon temps, de ne plus être maitre. Je suis mesurée et pondérée. sauf quand j’ai des éclats de colère ou que j’aime rouler trop vite et ne pas m’arrêter au stop. quand j’aime être hors normes. tout sauf conventionnelle. Libre. alors, laquelle est la vraie ?
J’ai beaucoup de mal à savoir ce que je veux, qui je suis et à l’affirmer. Dire ce que je veux me met au supplice. On me considère intelligente, donc les autres comprennent rarement que je ne sache pas. que je ne parle pas. on me dit que je suis transparente, on ne me voit pas, et ca me fait hurler parce que j’ai appris à faire ca, mais ce n’est pas moi. et aujourd’hui, j’ai du mal à me débarasser de ces habitudes. je doute, je me demande si vraiment je peux, je dois.

Transmettre
Rapidement, le diagnostic de bipolarité a été écarté pour moi, et mon frère également. j’ai guetté les signes, j’ai supplié le Ciel. puis je me suis demandée si mes enfants seraient concernés. je me rassure en me disant que je saurai voir les signes, mettre des mots et les accompagner pour qu’ils soient bien soignés.
Plus délicate était la transmission du poids de l’histoire familiale, de protéger mes enfants d’une relation complexe comme je m’en protège moi-même. Je mets des mots adaptés à l’age de mes enfants et je leur raconterai progressivement mon histoire familiale. si ma mère se suicide, ce sera dit.

Alors que nous souhaitions un deuxième enfant et que plusieurs grossesses ne sont pas allées à leur terme, Muryel, qui m’accompagne, m’a dit : cet enfant va venir, il patiente ; mais il ne veut pas venir pour régler l’histoire familiale. Il patiente.
De fait, ce désir de deuxième enfant a été un chemin intense de transformation de moi-même.
Je pense avoir posé quelques dernière pierres d’un édifice visant à ne pas léguer ce qui n’avait pas à l’être à mes enfants. j’ai voulu arrêter une transmission malsaine. j’ai trié : mes enfants connaitront leur histoire, sans subir le poids de paquets non déchiffrés.

Au final, ce texte est aussi une question de transmission. Si mes enfants peuvent bénéficier de mon chemin, de mes recherches, de mes actions, d’autres personnes peuvent aussi apprendre de mon histoire et mieux vivre. c’est mon désir ardent. pour moi et chacun d’entre nous : vivre pleinement

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