Qui de mieux placé pour un témoignage sur le trouble bipolaire que des personnes souffrant elles-mêmes de bipolarité ? 

J’ai récolté plusieurs dizaines de témoignages au travers de 9 questions. Le but ? Mieux comprendre ce trouble et ce que peut ressentir un bipolaire. 

Alors, que vous soyez bipolaire, ou simplement en contact avec une personne bipolaire, cet article vous aidera à cerner ce trouble des plus opaque encore aujourd’hui. 

Merci à toutes les personnes m’ayant envoyé leur témoignage. Dans un souci de confidentialité, les prénoms ont été modifiés. 

Dans quelles circonstances vous a-t-on diagnostiqué votre trouble bipolaire ? 

Julie a été diagnostiquée qu'à l'âge de 30 ans suite à un épisode maniaque assez fort. « J’étais en déplacement à Milan pour mon travail. On m'a ramenée en Belgique et j'ai été hospitalisée 3 semaines, l'enfer, la psychiatrie du Moyen Âge... traitement nul, j'ai basculé en phase basse sans passer par la phase moyenne. »

Éric, lui, était suivi par une psy pour dépression « J'ai eu différents psy à différents endroits avec des interruptions de suivi et de traitement depuis plus de 20 ans, et lors d'une consultation où j'étais clairement en up (logorrhée, agitation, etc.) le diagnostic de bipolarité a été posé. »

Emma, étudiante, a eu la chance d'être diagnostiquée très tôt, « vers 22 ans après une énième tentative de suicide. Dès mes 17 ans, j'alternais période au top et périodes dépressives. C'est le psychiatre, qui me suis toujours d'ailleurs, qui a mis des mots sur mon mal-être ! »

Enfin, Sandrine a eu son diagnostic posé suite à une phase maniaque de plusieurs mois qui s'est terminée par un épisode de bouffée délirante aiguë et une longue hospitalisation. "J'étais déjà suivi par un psychiatre à la suite d'un épisode dépressif majeur. Il évoquait le diagnostic du trouble bipolaire. Celui-ci a été confirmé lors de l’hospitalisation."

témoignage bipolaire

Quels sont les 3 domaines les plus impactés par votre trouble bipolaire ? 

Pour Simon et Carole, la vie amoureuse, la vie sociale et le travail sont les trois domaines les plus impactés. 

Erwan rejoint également ces trois domaines, en ajoutant que la santé physique en prend un coup également. 

Une fois n’est pas coutume, Sylvie dévoile que « le premier domaine très compliqué à gérer pour moi, c'est le travail. Je leur dis que je suis reconnu travailleur handicapé sans jamais mentionner pourquoi. Il y a tellement de clichés méchants, je ne veux pas alimenter tout ça. Et pourtant on trouve encore le moyen de me faire chier au niveau des aménagements d'horaire, qui dernièrement ont été refusés. Je vais être donc déclarée inapte. Le deuxième, c'est la sphère sociale, je ne sors pas beaucoup, car les gens me fatiguent, et plus le temps passe, moins je veux voir des amis. »

Sarah est professeur. Pour elle, « les domaines les plus impactés par mes troubles bipolaires avant que je ne sois stabilisée avec un traitement adapté (seulement depuis presque 3 ans) étaient bien entendu ma vie personnelle notamment au sein de mon couple et avec ma famille en général (qui ne comprend pas cette maladie et que je SUIS malade !) et bien entendu ma vie professionnelle (je suis prof et donc je dois toujours être à 200% avec mes élèves, or en période de down, je n'en ai pas l'énergie !). »

Auriane, elle, « trouve que le domaine le plus impacté par mon trouble est la vie de couple : mon ex-mari a connu la période où je n'étais pas encore diagnostiquée et donc pas traitée. Il a connu les dépenses impulsives, les infidélités, l'hyperactivité, les insomnies... Il s'est fatigué émotionnellement et physiquement à mon contact ! Il avait aussi ses travers, les causes du divorce ne sont pas unilatérales ! Je suis aujourd'hui en train de me séparer de mon compagnon après 6 ans de vie commune. Sa tendance passive-aggressive est un comportement toxique qui n'est pas compatible avec mon besoin d'équilibre émotionnel et psychologique. Malgré de nombreuses hospitalisations et arrêts de travail, mon trouble ne m'a pas empêchée d'être performante dans ma vie professionnelle ; au contraire, les phases maniaques sont un atout. Je bénéficie d'une RQTH depuis plusieurs années. Mes supérieurs sont au courant de mon problème de santé. Cette honnêteté a, je pense, permis une forme de bienveillance dans mon environnement professionnel. J'ai un poste à responsabilité. Le trouble est plus impactant dans les phases down. Dans les phases up j'ai appris à gérer mon rythme pour ne pas l'imposer aux autres. Au sein de mon environnement familial, j'ai tout de suite prôné le dialogue auprès de mes enfants (3), de mes parents et du reste de la famille. Je n'en ai pas fait un secret et c'est un sujet qui n'est absolument pas tabou. Ce n'est pas toujours compris, mais il n'y a pas de non-dits. »

travail bipolaire

À quoi ressemble un épisode dépressif ?

Marion reste au fond de son lit en plein désespoir. « Je cherche une solution pour mourir et je dors 18h par jour ». 

Pour Damien, un épisode dépressif se résume à s' arracher du lit le matin « pour aller se poser sur le canapé, ne pas ouvrir les volets parce que la lumière m'agresse, ne sortir que si j'y suis obligée, manger les cochonneries que je peux trouver et qui ne nécessitent pas de préparation ou de réchauffage, et me traîner sous la douche si jamais je pue vraiment. (oui oui, c'est très glam). »

Roxane dévoile « qu’il y a juste quelques mois j'avais envie de mourir, j'avais tout prévu, mais je me suis fait hospitaliser. Actuellement je remonte la pente, mais c'est long, je fais 2 pas en avant et un en arrière ».

Les épisodes dépressifs étaient très violents dans l’expérience de Maude : « plus d'énergie, peur de tout, envie de pleurer sans cesse, car envahie d'une énorme tristesse, tentatives de suicide répétées. Pour y faire face, je me shootais aux médocs (plus jeune, je me suis longtemps défoncée avec somnifères et neuroleptiques). »

Enfin, Victor affirme n’avoir « envie de rien (sauf de disparaître), impossibilité de se lever le matin, rester au lit 90/100 du temps ». 

« Les épisodes dépressifs sont très sévères pour ce qui me concerne et sont plutôt rares. Ce sont souvent des ruptures à la suite d'une longue phase maniaque. Le corps et l'âme disent "stop" : dans ces moments, je ne suis plus capable de gérer le quotidien et je me sens extrêmement vide (je ne prends plus soin de moi). Cela amène beaucoup de culpabilité et des envies de mort. Les idées noires sont récurrentes. » développe Astrid. 

Cindy reconnaît « qu’avant de connaître mon mari, je me souviens parfaitement être descendu en enfer, là où mes démons m’emmènent quand je n’ai plus la force de sourire, quand je n’ai plus la force de me lever de mon lit, quand j’y ouvre les yeux et que je les referme aussi tôt pour ne pas affronter la journée qui arrive, car j’ai trop mal, trop mal pour continuer à vivre. Tel est la phase dépressive, et elle peut durer des semaines ou des mois. Elle dure le temps que les antidépresseurs que l’on vous a prescrits fassent leurs effets. »

dépression bipolaire

À quoi ressemble un épisode (hypo)maniaque ?

« Récemment je me suis fait arrêter en état d'ébriété j'ai été emmenée au poste et ils m'ont fait la totale heureusement je n'étais pas assez imbibée pour la garde à vue. J'oscillais entre euphorie et envie d'exploser de rire et larmes comme une fontaine très déstabilisant. Le tout devant les enfants. » nous confie Vanessa. 

Pour Louis, « un épisode hypomaniaque c'est sortir, conduire vite, picoler, fumer, et alerter mes différents plans culs que je suis sur le marché. Et aussi, je dépense. Et le mieux, c'est qu'outre faire 3 à 4 des éléments cités, je les fais parfois en simultané et que je suis capable de cacher ça a mon entourage proche, ce qui fait que personne ne sait jamais vraiment où j'en suis. »

Stéphane rejoint Louis sur le point de l'hypersexualité, en ajoutant « parler vite et fort, un sentiment d'être immortelle, je vois et entend des trucs, un gros délire de persécution ». 

Les épisodes maniaques de Julie lui donnent « une énergie indicible, des projets qui grouillent de partout, une impression d'être inarrêtable et invincible, peu de sommeil, mais le plus dommageable sont les pulsions d'achat. Je me suis souvent retrouvée dans le rouge à cause de ces pulsions. Par ex. dernièrement, j'ai acheté 500 enveloppes différentes chez Amazon... INUTILE (même si j'aime envoyer des lettres !). »

« De l'énergie illimitée, tout est plus coloré, les saveurs de la vie sont décuplées. Confiance en moi, en la vie, rien ne peut m'arriver. Je suis fille de l'univers, je suis l'univers. Libido décuplée, montage de projet, hyper productivité. Idées de percussions envers mes proches qui veulent me calmer ou ne comprennent pas mon comportement. Je vois les auras des gens et je sais ce qu'ils pensent et leur avenir. Bref, superpowers », voila à quoi ressemble un épisode maniaque chez Thomas.

Pour Antoine, « les épisodes maniaques sont longs (jusqu'à 8 mois). Grande euphorie, projets plein la tête, un sommeil quasi inexistant, je me sens extrêmement bien, vivante ! L'intellect fuse, je gère des dizaines de choses en même temps... rien ne m'arrête. J'ai tendance à être impatiente et irritable (les autres sont tellement mous !) Les problèmes sont vécus comme des opportunités. Il n'y a pas de sentiment de grandeur, mais plutôt d’invincibilité."

Adriana compare que, « comme une catapulte à la fête foraine, les antidépresseurs vont vous propulser assez rapidement sur « la Lune » telle une fusée Ariane. Vous passez d’un état léthargique à l’envie d’ouvrir une entreprise dans un domaine que vous découvrez à peine, vous irez même jusqu’à prendre un rendez-vous à la Chambre Des Métiers pour le faire ! Ou encore postuler à un poste de secrétaire de Direction au siège de la Sécurité Social, car vous avez fait un stage d’observation de quelques semaines dans le secrétariat et vous avez trouvé ça génial ! Entreprendre de vous inscrire pour reprendre les études, car vous voulez aller jusqu’au Doctorat, alors qu’en réalité vous n’avez même pas le niveau Bac ! Les projets débordent, pas assez de place pour les classer dans votre tête. Trop de projets, trop de choses à dire, pas assez de 24 heures pour tout faire alors on ne dort plus, car de toute façon le sommeil ne se fait plus sentir. Envie de danser, de parler, de parler fort, de parler vite, de parler à n’importe qui, de n’importe quoi, de vos projets, de votre puissance, de votre grandeur, un monologue qui n’a ni queue ni tête, car vous passez sans arrêt du coq à l’âne… Et là vous vous sentez au top de votre forme, comme jamais, que ce soit physiquement ou mentalement. »

hypomaniaque

Que faites-vous pour être stable ? 

« Je suis stable depuis près de 3 ans maintenant (oui, le chemin fut long et semé d'embûches) grâce à un traitement parfaitement adapté (bonnes molécules et bon dosage), un suivi étroit et par un psychiatre (qui est avant tout, il faut être honnête mon "dealer") et par une psychologue. De plus, lors de mon dernier séjour en HP, j'ai découvert la mosaïque que je pratique maintenant depuis des années. Enfin, j'ai rythmé ma vie avec des rituels pour me rassurer (quand je peux, je fais les mêmes choses dans l'ordre et dans le même ordre. J'ai un rituel le matin au réveil, par exemple !). » explique Fabienne. 

Pour Océane,  « 0 alcool, 0 toxique, un bon rythme du sommeil, activité physique, psychothérapie et bien entendu médicaments » suffisent à la rendre stable.

Élisabeth explique que pour être stable il y a plusieurs paramètres à respecter : « une béquille chimique adaptée, une psychoéducation essentielle, une hygiène de vie : régularité dans la prise alimentaire, le sommeil, l'activité sportive ou autre (yoga, méditation par ex), une communication : poser des mots sur l'état du moment à notre entourage évite de mettre du paradoxe ou de l'incompréhension dans les relations familiales. Mes enfants ont toujours été au courant des changements de phases et des conséquences possibles. Ils sont même devenus des experts dans l'interprétation des signaux faibles. Un changement de comportement qui annonce une nouvelle phase. La vigilance est par conséquent partagée. En revanche, la responsabilité m'appartient. En cela j'entends que la maladie ne doit pas devenir une excuse facile. »

dormir

Quels conseils donneriez-vous à une personne qui vient d'être diagnostiquée ?

« Bien suivre son traitement quel que soit son ressenti, de voir régulièrement son psychiatre et de lire sur le sujet pour mieux comprendre ce qui lui arrive » explique Philippe.

« Les conseils à donner, c'est de l’accepter ( ce qui est le plus difficile), de suivre son traitement même quand on va mieux, ne jamais l'arrêter, en parler avec sa famille et ses amis proches, qu'ils puissent détecter les signes d'un début de phase. » annote Loïc, avant de rajouter « Prends bien ton traitement,  trouve-toi des garde-fous, fais des choses que tu aimes, vois bien ton psychiatre régulièrement, tu peux te faire aider par une psychologue. »

Cécilia, elle, à deux conseils à donner : « avoir une hygiène de vie irréprochable et accepter la maladie. Ne pas baisser les bras et bien s’entourer. »

« Pour une personne qui vient d'être diagnostiquée, je lui dirais que ce trouble n'empêche pas le bonheur. Souvent, on pense que notre vie est foutue quand le diag est posé. De mon côté par exemple, le diagnostic a été difficile à accepter au départ. Il y a eu une phase de déni ou je me refusais de prendre les traitements. Après quelques hospitalisations rapprochées et la prise de conscience du risque et un suivi psy adapté, j'ai appris à être en paix avec le trouble, à en faire un compagnon de route plutôt qu'un ennemi. Cet état d'esprit change tout dans l'appréhension du trouble. J'ai également décidé de ne plus me mentir à moi-même et à mon entourage. Cela a été libérateur d'annoncer ouvertement et sans barrières ma maladie à mes proches. C'est aussi se détacher des potentielles réactions de l'extérieur : "Mais alors tu es folle ?" c'est aussi ce que l'on peut entendre ! Nous ne sommes pas responsables de la vision de l'autre. Si on est en paix avec notre propre vision du monde, les paroles des autres ne sont pas vécues comme une attaque, mais plutôt comme de la méconnaissance. C'est justement l'occasion d’expliquer."

stable bipolaire

Comment vos relations amoureuses ont été impactées par votre trouble ? 

 Stéphane dévoile qu’il a fait « beaucoup de mauvais choix, de ruptures. Beaucoup de pétage de plomb ». 

À l’inverse, Marjorie affirme que sa maladie « n'a jamais impacté mes relations amoureuses, j'ai toujours été soutenue. »

« Mes relations amoureuses n'ont pas, je pense, été principalement influencées par la bipolarité, mais en premier lieu par un vécu dans l'enfance (puis a l'âge adulte) qui m'a enseigné qu'une personne comme moi "ne mérite pas" ce qui peut être considéré comme une relation « classique ».

"Mon conjoint a été le mauvais objet durant ma dernière manie. Je le prenais pour une mauvaise personne et étais méchante avec lui. J'avais peur de lui. Nous en avons beaucoup souffert."

amour bipolaire

Comment avez-vous réussi à parler de votre maladie à vos proches ?

Pour Anthony, « difficilement, mes filles comprennent petit à petit, mais pour ma mère, j'ai dû attendre que ça vienne d'elle et qu'elle fasse le rapprochement entre une de ses sœurs et moi. »

« Pour en parler à vos proches, vous pouvez organiser une consultation de famille chez votre psychiatre si vous n'arrivez pas à en parler seule. Autrement, il existe aussi des groupes de paroles destinés aux proches de personnes bipolaires.  Moi, je l'ai simplement expliqué et ceux qui ne comprenaient pas tant pis. » raconte Laïla.

C’est plus compliqué pour Justin : « Ma famille ne comprend rien à mon trouble, je trouve du soutien auprès de mon compagnon, ma belle famille et mes amis. »

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